samedi 28 février 2009

ePub or not ePub?

Juger globalement d'un format comme ePub est un exercice délicat. Les problématiques qu'il soulève sont de tout ordre: stratégique, éditorial, financier, technologique, technique. Et il y a d'un coté l'approche théorique, de l'autre l'expérience et l'usage, quelquefois à l'opposé.

ePub est théoriquement idéal. Il est ouvert, indépendant, conciliant le PDF, l'XML et l'HTML, avec l'ambition de gérer les feuilles de style évoluées et de garantir l'essentiel de ce que le livre électronique demande: interopérabilité, recomposition à la volée, gestion des collections, des auteurs, des contributeurs, attributs de l'ouvrage. Associé à Flash, à des logiciels de consultation évolués, à des plates-formes innovantes telle WebKit, il peut offrir des possibilités de création et d'interactivité sans limite.

La réalité est un peu différente.

Les implémentations d'ePub, ses spécifications, ou ses compléments souvent indispensables sont propriétaires (Flash, DRM, pour ne citer que les principaux), comme le sont certains composants concurrents des architectures d'Apple, par exemple. ePub est également supposé assurer l'interopérabilité. Mais ceux qui pratiquent XML, langage supposé commun, savent bien qu'il y a autant de versions de documents que de "tags" inventés par les éditeurs, et que les moteurs de rendu doivent les prendre en compte au risque de ne rien afficher ou imprimer correctement. La protection des œuvres est complexe, car elle passe par le PC, les éditeurs préfèrent ne pas en utiliser ou bien passer par un système de cryptage qu'ils contrôlent.

Si ePub peut prétendre assurer une continuité éditoriale avec le passé, les compositions qu'il permet sur PC comme sur iPhone ou tablettes sont limitées à la fois pour le texte et les tableaux, mais plus encore pour les systèmes qui ne disposent pas de Flash. Concernant les productions interactives, rich média et innovantes, les auteurs et éditeurs sur iPhone, e-paper et Nintendo DS n'ont pas attendu pour développer leurs propres formats. Cela a toujours été le cas dans l'histoire des médias: la rupture est nécessaire quand l'expérience utilisateur (développeur, composeur, diffuseur, lecteur) est en jeu.

ePub profite peu, pour l'instant, des avancées technologiques majeures (chargement progressif pour les telecom, animation et interaction sans Flash). Il n'est pas prévu qu'il en supporte d'autres, comme la communication de contenus isolés de dispositifs à dispositifs, ou l'écriture. Le mariage que permettrait ePub entre PDF et HTML n'est-il pas en voie d'être réglé, et mieux encore, par les plates-formes innovantes et ouvertes qui utilisent un moteur de rendu complet de type WebKit, Gecko, etc? Ce qui signifierait que l'HTML de dernière version serait lu correctement; que les feuilles de style CSS seraient proprement interprétées; y compris les légères animations permises par le dernier standard CSS3 ou la gestion de fontes typographiques issues de la page (ou du livre) et non pas du reader; et surtout que chaque document s'afficherait de la même façon d'un appareil à l'autre, car ces moteurs-là ne cessent de concourir à être le plus standard possible et le plus proche des recommandations de la W3C.

L'usage d'ePub est restreint sur les petits dispositifs comme les tablettes à base d'encre électronique, car les processeurs, les drivers, les managers ne sont pas prévus pour de telles prouesses (recomposition à la volée, donc césure, gestion des tables, des insécables, etc). Un simple livre format poche est aujourd'hui mieux composé et plus commode sur papier classique! Certains dispositifs vont intégrer des processeurs lents, pour être flexibles et économes, leurs ressources seront encore plus limitées.
Déjà, le format PDF de base n'est géré correctement que par très peu de plates-formes légères, il manque souvent l'essentiel comme les signets et il faut plusieurs secondes sur certaines pour ouvrir une seule page d'un document volumineux (quand on peut l'ouvrir). Les readers ePub sur iPhone imposent de diviser les documents pour que les opérations de chargement et de transformation soient supportables, et encore.
Alors, le risque à vouloir promouvoir uniquement ePub et même PDF sur les dispositifs à base d'encre électronique serait que le support lui-même soit déprécié par la mauvaise expérience lecteur alors qu'il permet des avancées considérables pour le livre et la presse.

Alors, ePub or not ePub?

Mais est-ce une question? A l'instar de RTF, ePub pourrait co exister avec les plus récents formats interactifs. Ou servir dans des étapes intermédiaires de production ou de diffusion. Si ePub n'est pas le "standard" d'un bout à l'autre de la chaîne, il peut être nécessaire pour certains documents, sur certaines plates-formes, à des niveaux spécifiques de la chaîne de production, et pour certains acteurs du marché.
La question ne se joue-t-elle pas entre des formats bien plus légers qui assurent un rendu impeccable sur des plates-formes légères, et un format HTML, CSS, javascript, etc. complet pour des tablettes avec un moteur de rendu -lui aussi- complet de type WebKit, Gecko... etc.? ePub pourrait être l'un d'entre eux, décrivant un site web à télécharger et à lire comme un livre sous forme de package. Il intégrerait les feuilles de style CSS3, les polices de caractères, les scripts, etc. Il serait lisible par un navigateur web utilisant un moteur propre comme le WebKit, Gecko.

Les expérimentations et les déploiements ne peuvent attendre, et au contraire de la musique, la diversité du livre et des plates-formes est telle qu'on ne peut imaginer qu'un seul standard puisse satisfaire tous les projets. Les créateurs de programmes et de contenus ont besoin de formats qui répondent aux attentes des lecteurs, des éditeurs, des diffuseurs, et qui soient en phase avec les possibilités technologiques. Faute d'en trouver aujourd'hui, ils en créent ou en adaptent. ePub sera sans doute l'un des futurs standards, mais quelle place aura-t-il parmi ceux qui ne manqueront pas d'émerger? La compétition s'annonce serrée, le débat est ouvert.

9 commentaires:

Samuel P. a dit…

J'ai tendance à penser que la décision du format se fera par l'apparition d'applications wysiwyg permettant à des créateurs nouveaux de s'emparer de l'édition électronique qui ne peut rester dans les mains d'entreprises industrielles qui produisent en masse (ou plutôt convertissent) des livres papiers en leur pendant numériques.
À chaque fois qu'un support apparaît, on cherche toujours à traduire ce que l'on trouve avant (le cinéma a copié ainsi le théâtre) mais pour le moment il n'y a pas de créations originales avec l'édition numérique.
Je trouve qu'on sent un peu trop que l'on essaye de nous "refourguer" ce que l'on arrive plus à nous vendre en papier. Or ce rôle, c'est plus celui des bibliothèques d'une certaine façon. Et eux me semblent plus légitimes à nous offrir un accès illimité à une prévisualisation des ouvrages préexistant en papier.
Pour les livres techniques (comme O'Reilly France qui renaît sous le nom Digit'Book) : Les captures d'écrans nombreuses, les notes, les citations de code.. etc. rendent pertinent un simple PDF par rapport au papier mais il faut une production originale exploitant les forces ET LES faiblesses du papier numériques et des supports mobiles de type iPhone.

Samuel P. a dit…

Autre réflexion qui me vient à l'esprit :
Je suis de ceux qui pensent d'une tablette internet ePaper est une chose très intéressante.
Pour plusieurs raisons :
1) l'HTML, CSS, Javascript sont des standards donc la pérennité des créations est conservé.
2) En effet, les navigateurs tendent, enfin, à une standardisation donc une œuvre devrait être lu de façon équivalente d'un lecteur à l'autre (ça c'est dit dans le texte de Bruno Rives)
3) Les tablettes, les téléphones, on sent que tous ça devient communiquant (3G+ ... 4G, WiMax.. un jour ?) Or avec les nouvelles technologies le service et le produits sont plus que jamais sur des modèles économiques différents. Dans le matériel le service vient après le produit alors que dans le numérique il me semble que le service peut être autosuffisant.
Je pense à Deezer pour la musique. Un deezer du livre pour les "romans de gare"... ce serait génial !

Bien sûr ePub va se sophistiquer... ePub2, ePub3 (après tout il a bien fallu attendre le .mp3 pour que la musique numérique se développe)...
Mais si ePub finit par intégrer tous les standards du Web en y ajoutant les quelques fonctions spécifiques au livre avec OPF et OCF, la question qu'on peut se poser c'est Adobe n'est-il tout simplement pas en train de nous vendre ce que l'on a déjà pour à la fin y imposer ces standards propres et se mettre en statut de monopole... À la rigueur, je n'ai rien contre si ePub devient formidable mais j'ai toujours des doutes quant à une situation de monopole et le besoin de créativité de l'autre côté. Pour moi ça me semble inconciliable.

Samuel P. a dit…

FireFox (déclinaisaon Fennec) sur e-Ink :
http://www.youtube.com/watch?v=k4WBdagDgSg

F a dit…

merci Bruno de ce récapitulatif - les tenants de epub sont tellement obnubilés par l'idée d'un mp3 du livre numérique qu'ils oublient que le travail d'édition c'est aussi quelques centaines d'année d'héritage de typo, et relire à chaque pas la totalité de l'histoire du livre - en tout cas, de notre côté à publie.net, prêts pour le epub, mais pour la diffusion on s'en tient au pdf, seul format à respecter nos textes, donc nos auteurs, quitte à le décliner pour les différents supports - enfin, tout l'accent sur les interfaces de lecture, la e-liseuse de nos amis de http://librairie.immateriel.fr une initiative considérable

Contact a dit…

Je vais faire écho à cet article par rapport à une note postée récemment sur mon blog: lorsque j'ai décidé d'héberger des livres libres de droits (du domaine public ou en creative commons) sur http://www.affinibook.com, j'ai pour ma part longtemps hésité entre différents formats. Je pense au final qu'il faille en retenir deux: un format "statique" pour les auteurs très attachés au rendu de leur livre, et un format "dynamique" pour ceux qui ne s'intéresse qu'à l'histoire qu'on y raconte. PDF et EPUB répondent très bien à ces exigences, en particulier l'EPUB qui repose sur des standards du web et est relativement simple à implémenter par rapport à d'autres formats d'ebook (c'est du vécu !). En espérant que ce soit ce format qui soit adopté par le milieu de l'édition dans les années à venir...

Mon seul regret: la tendance à vouloir toujours ajouter plus de fonctionnalités dans ces nouveaux formats (le mieux est parfois l'ennemi du bien). Par exemple, quel est l'intérêt d'intégrer des vidéos, ou du Flash dans des ebooks ? On ne demande pas (à mon sens) à lire un ebook comme on lirait une page web, et je crains qu'avec ce mélange des genres, l'utilisateur finisse par ne plus s'y retrouver.

baptiste a dit…

A la question de savoir quel format va émerger, je dirais que dans un premier temps, le format propriétaire de celui qui proposera le meilleur reader, puis petit à petit, le format epub, car les utilisateurs finissent toujours par bouder ceux qui ne leur permettent pas de s'approprier leur contenu.
En somme, pour ne pas faire s'effondrer un marché de la "lecture" déjà en baisse, il faudra être interopérable, ou ne pas être (même Internet Explorer tend à se ranger du côté de la norme, c'est pour dire).

Bruno Rives a dit…
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Bruno Rives a dit…
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Bruno Rives a dit…

Je prendrai le temps d'écrire un nouveau billet sur le sujet.
J'observe simplement les tendances, les usages, depuis 6 ans.
Nous le savions depuis le début. Nintendo et ses 140+ millions de DS avait donné le ton avec son propre format de livres enrichis.
Apple et Google sont HTML5, et rigidifient ePub quand ils doivent le supporter; Amazon développe KF8; Adobe a un DRM qui impose de passer par chez eux; ePub est très mal conçu pour l'encre électronique, pour l'enrichissement, les transactions Internet, etc.
ePub fait des livres identiques, qui ne respectent pas les choix des auteurs et éditeurs en terme de typographies, de mise en page, souvent même plus des livres quand un retraitement n'est pas effectué.